17/02/2020

Compagnie Basinga

Entretien



Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivés à travailler avec le fil dans la compagnie Basinga ?

Tatiana-Mosio Bongonga : J’ai démarré le fil très tôt, à l’âge de 8 ans. J’avais vu un jour une funambule qui traversait entre deux immeubles de ma ville, et ça a été comme une révélation. Ma mère, voyant qu’il se passait quelque chose en moi quand je regardais cette femme, a décidé de m’inscrire dans l’école de cirque près de chez moi. J’y ai passé 13 ans, où j’ai appris avec le fil comme une sorte d’accompagnement, d’outil thérapeutique qui pouvait sauver des gens.

Par la suite, j’avais toujours ce rêve de devenir funambule, mais je me destinais à devenir éducatrice spécialisée. J’ai donc fait des études, après un bac général ES, j’ai fait 2 ans de psychologie. Et quand j’ai arrêté le funambule, parce que les études commençaient à prendre trop de place, je me suis rendue compte que je ne pouvais pas arrêter. C’est là où j’ai décidé de faire les écoles supérieures de cirque.

J’ai fait un an à Balthazar (école de Montpellier qui prépare aux écoles supérieures de cirque), puis j’ai directement été prise au CNAC (Centre National des Arts du Cirque) à Châlons-en-Champagne où j’ai fait 3 ans. Plus tard, en faisant mon numéro dans un quartier, j’ai vu une enfant qui me regardait comme j’ai regardé cette funambule des années plus tôt. C’est là où je me suis rendu compte de la portée de mon métier.

Jan Naets : En 2004, Je travaillais depuis 8 ans comme éducateur spécialisé, quand une compagnie de trapèze, que j’avais aidé bénévolement, m’a proposé de faire la régie technique sur leur tournée dans le monde entier. A la fin de cette tournée, j’ai travaillé avec une autre compagnie en tournée, où je faisais des installations de fils et de toutes les structures scéniques. C’est là où j’ai rencontré Tatiana, venue remplacer un funambule en 2008. En 2014, nous avons installé pour la première fois un fil pour un projet entre nous, c’est là que la compagnie est née.

Anaïs Longieras : Je travaille avec Basinga depuis un an, mais je suis dans le domaine du cirque depuis dix ans. J’ai pris ce travail dans la compagnie car il touche autant à la production qu’à la médiation. Je ne suis pas particulièrement venue pour la pratique du funambule, néanmoins cette discipline artistique me touche beaucoup par ce qu’il évoque poétiquement. C’est donc un vrai plaisir de travailler autour de cet agrès-là.


Que signifie le nom de la compagnie « Basinga » ? Quelle intention portez-vous avec ce nom ?

Tatiana : « Basinga » est un mot en lingala (langue parlée en République Démocratique du Congo) qui veut dire « lien », « corde ». En 2012, j’ai fait un duo avec mon père pour le Festival Mondial du Cirque de Demain où il jouait de la guitare pendant que je faisais du fil. Nous avions donc choisi de l’appeler Basinga, « les cordes », car nous jouions chacun sur nos cordes. Ce mot signifie vraiment les liens, les liens familiaux avec ce premier numéro, mais aussi tout ce qui peut se tisser, toutes les rencontres que l’on peut faire…


Comment décrieriez-vous la pratique du funambule ? Quelles sont ses spécificités ?

Tatiana : Le funambule ouvre la possibilité de pouvoir escalader, d’être en hauteur, de pouvoir faire des choses différentes du quoidien. Ensuite, dans l’apprentissage de la discipline, le fil apprend des bases essentielles comme marcher droit, se redresser, regarder devant soi et non ses pieds. Le funambule apprend également à tenir en équilibre en comprenant que l’équilibre n’existe pas, et qu’il faut donc trouver des solutions pour toujours rester sur le fil. C’est aussi une discipline miroir qui permet d’apprendre beaucoup sur soi, de révéler des blocages, des angoisses, et qui manifeste une véritable portée thérapeutique. Une fois, lors d’un atelier avec une équipe d’éducateurs, l’un d’eux commençait à tenir en équilibre. Après être descendu, il avait compris que « le fil est comme la vie, il ne faut jamais rien lâcher, sinon on tombe ».

Jan : J’aime trouver des solutions pour les installations techniques, créer le dispositif pour arriver à tendre le fil à l’endroit voulu. De plus, cet aspect d’éducateur spécialisé que nous avons développé avec Basinga, ce choix de proposer beaucoup d’ateliers à la rencontre du plus grand nombre, me plait également beaucoup. Au début, je ne savais pas marcher sur un fil. Ça ne m’empêchait pas de l’apprendre à des jeunes, en me mettant à leur place pour les comprendre et les aider. Mais c’est toujours mieux de savoir soi-même faire, et de comprendre d’où vient l’équilibre. L’apprentissage du fil est singulier. A partir du moment où l’élève commence à sentir où il doit aller, tout se calme énormément. Le balancier commence à bouger, et l’élève se met à avancer sur le fil. Les regards, les respirations, les retours à ce moment précis, ce moment de découverte et de calme progressif, sont très beaux à voir.

Anaïs : J’aime beaucoup cet alliage subtil de puissance et de ne surtout pas en faire plus que nécessaire, de se hisser vers le haut, et dans le même temps de se calmer, d’être en lien autant avec le ciel qu’avec la terre… Ce sont des postures très intéressantes et agréables à travailler. Par ailleurs, en tant que spectatrice, je trouve une vraie grâce dans cette absurdité de travailler sur une scène d’un centimètre de large, de se mettre une telle contrainte. Je trouve la force que l’on peut développer sur une scène d’un centimètre, puissamment poétique. De plus, je trouve intrinsèquement beau de s’accorder le droit de prendre ce risque-là, de le porter fort, de l’assumer… c’est ineffable! C’est aussi profondément inutile, et j’aime beaucoup les choses profondément inutiles.


Pourquoi choisir ce risque de faire des traversées sans ligne de vie ?

Tatiana : Dans ma conception du funambule, la longe de sécurité fait vraiment partie de l’apprentissage, c’est donc normal de ne plus l’utiliser quand on sait effectuer une traversée. La chute peut toujours arriver, sur le fil comme dans la vie, il faut donc apprendre comment s’en prémunir et réagir avant qu’elle n’advienne. Par ailleurs, une grande traversée avec une longe de sécurité ne marche tout simplement pas d’un point de vue artistique. Elle perd la symbolique de cette liberté, de la confiance en son pas et en sa réaction en cas de déséquilibre. C’est donc une évidence pour moi. Ensuite, il existe déjà tout un protocole de sécurité. J’ai toujours sous mon costume mon baudrier avec une longe de sécurité, je peux donc m’arrêter à n’importe quel moment sur le trajet si besoin. De plus, des cavalettis (cordes placées à cheval sur le fil et qui servent à le maintenir droit en limitant l’oscillation) sont disposés tous les 8 mètres, et représentent des portes de sortie par lesquelles je peux redescendre.


Vous travaillez également avec la photo et l’écriture, pourquoi mener ces ateliers au lycée avec une approche pluridisciplinaire ? Comment ces autres disciplines viennent-elles compléter la pratique de funambule ? Que voulez-vous transmettre finalement aux élèves pendant cette semaine d’atelier ?

Tatiana : Nous sommes tous passionnés par nos métiers, nous nous sommes donc rapidement demandé comment arriver à tous partager nos passions. C’est comme ça qu’a été conçu le projet Traversée : le funambule n’est plus seul, il partage l’espace avec des ateliers costume, photographie, ou encore de mise en scène. Au lycée Louis Blériot par exemple, Jan donne des cours de technique. Et pour Valérie, la photo ne signifie pas seulement poser derrière un objectif, mais également se raconter. C’est, comme le fil, une manière de réussir à donner quelque chose de soi.

Jan : Il y a aussi une réflexion autour du personnage du funambule très lointain, très solitaire… Pour ramener l’humanité là-dedans, nous avons eu besoin de ramener d’autres métiers sur l’avant de la scène, de les mettre autant en valeur que le funambule. Cela permet de mettre en valeur l’importance de tous ces rôles car, sans eux, il n’y aurait pas de spectacle.

Anaïs : De plus, lors de projets comme celui au lycée Louis Blériot, nous ne partons pas avec l’idée que nous devons transmettre quelque chose aux élèves, mais plutôt que nous allons faire différentes choses ensemble, et si les propositions ne leur plaisent pas, nous en trouvons d’autres. Nous portons vraiment cette idée de partager, de proposer aux jeunes plein de portes d’entrées, et de les laisser ouvrir celles qu’ils veulent. Peut-être qu’à Trappes, certains n’auront pas aimé le film, mais se seront éclatés en photo, et inversement. J’aime cette idée-là d’ouvrir les possibles. Et quand nous voulons travailler avec une nouvelle pratique, nous faisons appel à des gens dont c’est le métier, et qui vont partager ce savoir-faire. L’idée de toujours donner sans envie de retour, de partager tout ce que l’on possède, que ce soit un sandwich ou son savoir-faire, est puissamment ancrée chez Tatiana et Jan. C’est ce sens du partage qui créé la rencontre au cœur du projet de Basinga. Des personnes éloignées du monde du spectacle, qui ne s’intéressent pas au funambule, vont quand même venir nous voir, et il va se passer quelque chose avec eux. Ça peut être prendre un café, comme monter sur un fil, prendre une photo, ou s’asseoir sur une chaise pour discuter 5 minutes… tout a la même valeur, et est porté avec beaucoup de sincérité, ce que les personnes en face ressentent vraiment.

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